Une servante portant un chandelier à six branches et qui venait d'un couloir perpendiculaire donnant sur la Cour de marbre s'approcha.

– Vous trouvez-vous mal, Madame ? J'ai un flacon de sels dans mes poches.

– Son fils a fait une chute dans les échafaudages, expliqua le garde. Restez là avec vos chandelles, ma fille. Je vais chercher du secours.

Mais Angélique s'était redressée subitement.

– Écoutez, dit-elle.

Son expression était telle que les deux négrillons eux-mêmes se turent. Alors dans le lointain on perçut un galop rapide, le galop de petits talons rouges qui s avançaient à toute allure. Par le couloir d'où venait de sortir la servante, Florimond surgit, lancé comme un boulet. Il serait passé sans les voir si le garde n'avait eu le sang-froid de croiser sa hallebarde.

– Laissez-moi ! Laissez-moi, s'écria Florimond en se débattant. Je suis en retard pour le service dont m'avait chargé M. de Carapert pour les cuisines.

– Arrêtez, Florimond ! s'écria l'abbé de Lesdiguières en essayant de la retenir d'une main tremblante, cet escalier est dangereux. Vous seriez mort si...

Il pâlit et s'effondra près d'Angélique sur la banquette. Il y eut un moment de confusion où l'on put craindre de voir Florimond, dans son zèle, se précipiter à la mort sous leurs yeux. Le garde le retint de nouveau au collet d'une poigne solide.

– Du calme, marmouset ! Puisqu'on te dit que c'est dangereux.

– Mais je suis en retard.

– On n'est jamais en retard quand on risque de rencontrer la camarde12. Tiens-toi tranquille vermisseau et remercie madame la Vierge et ton bon ange.

Florimond, encore essoufflé, expliqua ce qui s'était passé. Il arrivait ici même lorsqu'il y avait rencontré... Monseigneur le duc d'Anjou, le troisième enfant du roi, âgé de dix-huit mois, coiffé de son béguin de perles et d'or, en col de dentelles, le grand cordon de Saint-Louis barrant sa robe de velours noir. Ayant échappé à ses nourrices il errait, une pomme à la main, petit dieu égaré dans les dédales de son grand palais.

Florimond, qui était l'obligeance même, enleva dans ses bras la grosse poupée royale et entreprit de la ramener au bercail. L'appartement du dauphin et de ses frères et sœur était lointain. À l'heure où Angélique se penchait défaillante sur le gouffre sinistre, Florimond recevait les remerciements émus des gouvernantes, nourrices et berceuses de Monseigneur. Puis les laissant se congratuler il était reparti dare-dare pour accomplir sa mission. Angélique l'attira sur ses genoux et le serra contre elle. Des pensées incohérentes la traversaient :

« S'il m'avait quittée, lui aussi, après Cantor, je n'aurais pu vivre... Tout ce qui me rattache a toi, mon amour, aurait disparu. Oh ! quand reviendras-tu pour me sauver ?... »

Elle ne savait même plus à qui elle s'adressait dans le secret de son cœur bouleversé. Jamais elle n'oublierait ce crépuscule de Versailles à la douceur trompeuse, où les petites mains noires d'un esclave s'étaient agrippées à sa robe : Médême, ton fils va mou'ir... Des yeux elle chercha Naaman. Il s'était éloigné. Maintenant que messire Florimond était sain et sauf il lui fallait rejoindre sa maîtresse, l'autre. Sans doute paierait-il de quelques gifles d'une main baguée son absence.

La servante était allée chercher du vin et des verres. Angélique se força à boire, bien que sa gorge fût étreinte de sanglots nerveux.

– Buvez aussi, vous autres, dit-elle. Buvez, brave militaire. Sans vous et votre briquet nous serions peut-être tous dégringolés à notre tour.

Le garde avala d'un seul coup de verre qu'elle lui tendait.

– C'est pas de refus car j'en suis encore à l'envers. Ce que je ne comprends pas c'est que la passerelle ait été enlevée. Il faudra que je signale la chose à mon capitaine pour qu'il en fasse remarque au chef de chantier.

Angélique lui glissa trois pièces d'or ainsi qu'à la servante. Suivie de l'abbé et de son page et tenant fermement Florimond par la main elle regagna son appartement, où elle s'effondra à nouveau.

« On a voulu tuer mon fils ! »

Cette phrase s'imposait à elle.

– Florimond, qui t'a envoyé porter un ordre aux cuisines ?

– M. de Carapert, un officier de la Bouche du Roi. Je le connais bien.

La jeune femme passa la main sur son front moite.

« Saurai-je jamais la vérité ? »

Dans le salon voisin elle entendait René de Lesdiguières conter l'incident, d'une voix basse et effarée, à Malbrant-Coup-d'épée, qui s'était présenté.

– Ce M. de Carapert ne t'a pas signalé que l'escalier de Diane était dangereux, et qu'on n'y passait plus depuis longtemps ?

– Non.

– Il a dû te prévenir mais tu n'as pas écouté ?

– Non, ce n'est pas vrai, protesta Florimond outré, il m'a même dit : « Passe par l'escalier de Diane. Tu connais le chemin ; c'est plus court pour parvenir aux cusines. »

« Savoir s'il ment pour s'excuser » ? se demanda-t-elle.

Mais l'obsession demeurait : « On a voulu tuer mon fils. La passerelle a été retirée... »

Que faire ? Que penser ?

En cette heure de doute et de danger elle n'avait pour la guider et la protéger que ses serviteurs à l'imagination simpliste, des négrillons, un nain. Le petit monde de Versailles grouillant dans l'ombre des grands semblait se dresser pour lui murmurer : Prends garde ! et elle était tentée de faire confiance à cette intuition animale.

– Que faut-il faire ? demanda-t-elle en levant les yeux vers l'écuyer Malbrant.

C'était quand même un homme d'âge et d'expérience. Ses cheveux blancs lui donnaient un air de sagesse qu'il avait dû être assez long à acquérir. Ses sourcils touffus étaient froncés depuis qu'il avait entendu le rapport de Lesdiguières.

– Nous devons retourner à Saint-Cloud, Madame. Dans la maison de Monsieur, le petit est à l'abri.

Angélique ricana avec un geste las.

– Qui aurait cru, un jour... Enfin, c'est ainsi. Je crois que vous avez raison.

– Ce qu'il faut c'est qu'il ne retombe jamais dans les pattes de ce Duchesne.

– Vous croyez que le coup vient de là ?

– J'en mettrais ma main au feu. Mais il ne perd rien pour attendre. Un jour je le tiendrai et je le mettrai en chair à pâté !

Florimond commençait à comprendre qu'il avait échappé à un attentat et il en était extrêmement fier.

– C'est parce que j'ai dit au roi que je n'avais pas menti pour M. Duchesne. Picard, le valet qui lui présentait du fruit, a dû m'entendre. Il est allé le répéter à Duchesne.

– Mais c'est M. de Carapert qui t'a envoyé aux cuisines.

– M. de Carapert obéit à Duchesne. Ah ! il commence à avoir peur de moi, ce sévère M. Duchesne !

– Quand donc comprendras-tu que tu ne dois pas parler à tort et à travers ? demanda Angélique, qui, après l'avoir couvert de baisers, se retenait de le gifler. Réalises-tu qu'à l'heure présente tu pourrais te trouver tous les membres brisés sous un échafaudage...

– Je serais mort, dit Florimond, philosophe. Bast ! cela arrive à tout le monde. Je serais allé rejoindre Cantor.

Il se reprit après un instant de réflexion.

– Non, car Cantor n'est pas mort.

Deux servantes, Thérèse et Javotte, entrèrent apportant la toilette de Madame pour le bal.

– Emmenez-le, dit Angélique au précepteur. J'ai les nerfs malades. Je ne sais plus où j'en suis. Veillez sur lui, ne le quittez pas.

À peine l'enfant était-il sorti, encadré de son abbé et de son écuyer, qu'elle voulut les rattraper.

« Je deviens folle. Si au moins j'avais une certitude... »

Elle demanda à Thérèse de lui verser un verre d'eau-de-vie. Elle hésita à boire. Si le liquide était empoisonné ? Après avoir bu cependant il lui parut que la situation semblait plus nette. « Si j'avais une certitude, je ferais face. »

Les suggestions de Barcarole lui revenaient à l'esprit. Supprimer Duchesne serait facile. Malbrant-coup-d'épée à l'occasion s'en chargerait ou, à défaut, des bandits bien payés. Et si elle arrivait à gagner l'une des suivantes de Mme de Montespan, elle serait au moins au courant des dangers qui la menaçaient. Elle songeait à cette Désœillet en qui Athénaïs avait grande confiance, fille qu'on disait vénale et qu'elle avait surprise à tricher au jeu.

*****

Grâce à un second verre d'eau-de-vie elle put danser et faire bonne figure, mais lorsque tardivement, après le petit souper de la reine, elle eut regagné son appartement son sentiment de peur s'accentua jusqu'à devenir intolérable. Il lui semblait qu'elle n'était plus seule dans sa chambre. Elle tourna la tête et faillit hurler de terreur. Deux yeux très noirs la fixaient dans l'ombre d'une encoignure. Une forme courtaude s'y tenait tapie comme celle d'un chat guettant.

– Barcarole !

Le nain la regardait avec une expression intense et presque cruelle.

– Le magicien est à Versailles avec sa commère, souffla-t-il de sa voix rauque. Viens, frangine. Il y a des choses que tu dois savoir encore si tu tiens à ta peau.

Elle le suivit par la porte dérobée que naguère lui avait révélée Bontemps. Barcarole n'avait pas de chandelle. Il voyait dans la nuit, comme les bêtes. Angélique trébuchait et se heurtait aux murs étroits du couloir clandestin. Elle marchait à demi courbée, tâtonnant des mains, avec une impression d'étouffement, d'emmurée vive.

– C'est là, dit Barcarole.

Elle entendit le grattement de ses doigts, cherchant quelque chose sur la boiserie.

– Frangine, parce que tu es des nôtres, je te montrerai cela. Mais prends garde. Quoi qu'il arrive, quoi que tu entendes ou que tu voies, tu ne dois pas pousser un cri.